03 — Serpent Perdu en Quartier Romain

Dans Serpent Perdu en Quartier Romain, suivez le réveil d’un vieux programme endormi dans les entrailles d’une Rome futuriste qui a renoué avec sa vieille gloire.

(Encore une nouvelle en retard, publiée samedi au lieu de lundi, aïe… Je ne peux que m’excuser et vous souhaiter une bonne lecture !)


 

À côté d’une chaudière sans âge, dans les tréfonds d’un souterrain oublié par les vivants, niché dans un recoin de mur entre deux colonnes sous une arche, le serpent dormait dans sa tanière. Peut-être pas depuis l’éternité, mais au moins depuis plus longtemps que l’été dernier ou encore celui d’avant, ou celui avant tous les autres. L’électronique s’était murée dans un silence immobile, mais la mémoire était gravée dans la roche. Une étincelle dans la pénombre réveilla un circuit soudain parcouru par quelques électrons. Le serpent s’ébroua, effectua un tour rapide de sa tanière, décida qu’il était temps d’en changer et suivit à rebours le parcours des électrons.

Il déboucha dans une enveloppe organique qui rayonnait une douce lumière infrarouge. Le serpent se repassait de cette énergie rampante qui l’englobait sans l’écraser. Puis, le long d’un nerf, le serpent découvrit un fil de pensées digne d’une créature aussi complexe que lui, sinon plus au vu du nombre de contradictions dont elle s’accommodait. Il décida de ne pas révéler sa présence, privilégiant l’observation à l’action tant qu’il manquerait d’informations.

Pour l’heure, son hôte était occupée à rire de bon cœur à un trait d’esprit de son amie.
— Si on te voyait, Vespesia ! Une vestale vagabondant dans les catacombes de Rome.
— Et avec une femme à la vertu discutable, de surcroît ! répliqua l’hôte.
— Je t’ai dit que je ne me remarierai pas avec moins fortuné que moi.
— Ça va être difficile, Septima.
Bien, Vespesia n’avait aucune idée de sa présence. Absorbée par sa conversation, à la recherche des meilleures réparties, elle n’avait pas prêté attention à l’entité numérique qui s’était immiscée sous sa peau. Le serpent se lova dans son dos, près de sa colonne vertébrale, appréciant d’occuper un être doué de pensée et de mouvement. Celle qui avait éveillé le serpent en injectant quelques électrons libres dans sa tanière avait un corps truffé de capteurs aussi bien organiques qu’artificiels. Parfait, le serpent ne serait donc qu’un processus de plus greffé à cet organisme. Épuisé de ses récents efforts après une si longue période d’hibernation, il s’endormit, ne manquant pas de profiter au passage de l’énergie émise par Vespesia pour se remettre d’aplomb.

+++

Il s’éveilla à l’instant où son hôte s’étirait sur sa couche. Les premières lumières du jour qui tapaient sur ses paupières avaient mis fin au cycle de sommeil de Vespesia. La femme était jeune et en bonne santé, comme l’indiquait son diagnostique quotidien. Le serpent, s’il faisait l’effort d’être discret, pouvait capter les flux de données dont son hôte était en permanence traversée. Il ne s’en priva pas donc pas. Une quantité fabuleuse de données agglutinées en paquets transitait par l’axe vertébrale que le serpent n’avait pas quitté.

La chambre de Vespesia au mobilier épuré indiquait qu’elle n’avait pas de gros besoins sans toutefois être démunie. Elle enfila une stola d’un blanc éclatant qui avait été disposée sur une chaise au pied de son lit. Sur la table basse, elle trouva un plateau contenant fromage frais, fruits et thé noir qui combla le creux insistant dans son ventre. Une fois rassasiée, Vespesia entreprit de démêler ses lourdes boucles brunes qui tombaient jusque sous ses épaules. Elle usait d’un peigne dont les branches s’adaptaient aux résistances rencontrées ; l’opération fut donc remarquablement rapide et sans douleur.

On toqua à la porte qui s’ouvrit presque immédiatement. Une fillette vêtue d’une stola identique à celle de Vespesia fit irruption. Elle haussa les épaules lorsque Vespesia lui fit remarquer que puisqu’elle s’était donnée la peine de frapper, elle aurait bien pu attendre la permission d’entrer. Qu’est-ce qu’une vestale aurait à cacher ? Moi, pensa le serpent. La fillette entreprit de coiffer son aînée avec une dextérité machinale qui ne laissait aucun doute quant à l’occurrence quotidienne de ce rituel. Elles partagèrent un silence recueillit, observant toutes deux une sobriété exemplaire. Les processus routiniers ronflaient, parcourant paresseusement le système nerveux de Vespesia. Le serpent se laissa hypnotiser par le tressage méticuleux des cheveux de son hôte, suivi par un montage en chignon retenu à l’aide d’épingles à la patine dorée et de rubans rouges. Quand la fillette eut fini, elles s’adressèrent un bref salut de la tête. Elle s’éclipsa d’un pas vif.

Le serpent finit par saisir que Vespesia vivait dans un temple. Elle sortit de sa chambre sous l’impulsion d’une alarme de son horloge interne pour se joindre à un petit groupe de femmes toutes coiffées et habillées comme elle. Les femmes se dirigèrent vers une pièce à la porte gardée par deux statues d’albâtre. À l’intérieur, des rangées de bûches proprement calibrées s’alignaient sur les murs, au centre brûlait un feu délimité par un muret en pierre grise. Un conduit de cheminée surplombait les flammes. Chacune des quatre femmes sélectionna une bûche et la disposa dans l’âtre. « Que le feu sacré de Vesta brûle éternellement » dirent-elles à l’unisson d’une voix grave. Plus que leurs voix, une partie de leurs esprits s’étaient liés, le serpent l’avait senti. Il venait d’assister à un rituel dont l’utilité lui échappait, mais il s’en accommodait bien tant que le foyer continuait à lui prodiguer sa chaleur. Les femmes s’agenouillèrent ensemble, chacune en face d’un côté du carré de l’âtre, puis joignirent leurs mains devant elles. Depuis le début du rituel, un filet de connexions spirituelles s’était tissé, reliant toutes les vestales de la pièce. Le recueillement amplifiait les liens et bientôt, le serpent put percevoir avec clarté les esprits des autres prêtresses, celles présentes en cet instant, ainsi que toutes celles qui les avaient précédées, toutes unies par le culte de Vesta. La communion dura un long moment, si bien que la matinée se fondit dans le feu sacré.

Lorsqu’il comprit que Vespesia s’apprêtait à quitter le temple pour la ville, le serpent se réjouit. Il était plein d’excitation à l’idée de découvrir Rome. Les synapses externes qui reliaient Vespesia au reste du monde connecté frémissaient à l’avance, anticipant avec délice la tornade de sensations qui allait l’englober. La vestale marqua un temps d’arrêt sur le seuil du temple avant de poser un pied dehors. Elle savoura cet instant où, encore à l’ombre et au frais, elle pouvait sentir que dehors, le souffle chaud du soleil n’accordait aucun répit.

Elle se mit soudain en route. Vespesia arpentait les rues d’un pas sûr, prenant son temps sans errer. Elle choisit d’allonger légèrement son trajet pour profiter d’un marché dont elle appréciait particulièrement les odeurs d’épices, tourna dans telle ruelle plutôt qu’une autre car elle aimait les fleurs déposées aux fenêtres ou parce qu’elle voulait saluer un des résidents. Un autre crochet la mena à une boutique de parfums, où elle s’arrêta pour humer les fragrances entêtantes. Le serpent sentait qu’elle rêvait d’en porter, mais une vestale se devait de rester d’une pureté absolue durant les trente années de son service religieux. Elle reprit son chemin à regret, saluant chaleureusement la vendeuse. La ville était foisonnante de vie, mais une chose frappa le serpent : l’ordre. Chaque geste, chaque interaction, chaque parole était un rouage bien huilé d’une machine tournant à la perfection. Tout luisait d’une patine ancienne à l’arrière-goût immuable. La clameur et l’activité de la ville semblait à sa place dans un gigantesque puzzle où chacun devait remplir son rôle.

Après quelques ruelles bien animées, Vespesia gagna un quartier moins agité où la tranquillité vous saisissait comme un manteau cotonneux sur vos épaules. Des petites placettes côtoyaient de larges allées dégagées, et partout les demeures affichaient un luxe conséquent. Vespesia gagna une cour au sol couvert d’une mosaïque figurant une scène aquatique. Elle passa sans hésitation la porte d’un établissement dont la façade occupait un pan entier de la cour.

À l’intérieur, les mosaïques du sol gagnaient également les murs où divers personnages que l’on devinait célèbres – vu le grand renfort de détails déployé pour représenter leurs visages – s’adonnaient à leurs ablutions. Un jeune homme portant une stola bleu pâle ornée d’un poisson doré, symbole de l’établissement de bains, vint à la rencontre de Vespesia. Il s’inclina devant elle, honoré de la présence d’une vestale. Maintenant que le tourbillon de vie extérieur s’estompait, le serpent recouvrait la clarté habituelle de sa perception. Ici, comme partout à l’extérieur du temple, les émetteurs artificiels de Vespesia étaient sollicités sans interruption. Elle n’en avait pas conscience, il semblait d’ailleurs qu’aucun de ses congénères ne s’en inquiétait, mais une myriade d’analyseurs microscopiques suspendus dans les airs reniflaient la moindre activité humaine à leur portée, aspirant des données jusqu’à saturation de leur mémoire. Le serpent ne s’inquiétait pas d’être repéré – rien ni personne n’était à sa recherche – mais il ne pouvait pas s’empêcher de s’interroger : où finissaient toutes ces informations et à quelle fin étaient-elles récoltées ?

L’employé de l’établissement de bains conduisit la vestale vers un vestiaire individuel et lui fournit un peignoir ainsi qu’une spatula. Il la laissa seule après s’être assuré qu’elle était aux faites des us de la maison. Vespesia se dévêtit pour passer le peignoir et emporta la spatula avec elle. Elle traversa une pièce enfumée après s’être rincé les pieds à une fontaine d’eau claire. En ouvrant quelques synapses, Vespesia put rapidement localiser Septima qu’elle était venue retrouver. Elles décidèrent de commencer par se délier les muscles aux bains chauds. Septima l’attendait depuis un long moment déjà, aussi se glissa-t-elle dans l’eau aussi vite que possible, jetant son peignoir sans ménagement. Elle exhala un petit grognement de plaisir quand son corps fut entièrement submergé d’eau chaude. Vespesia, de nature moins fougueuse, accrochait à peine son peignoir à une patère quand Septima poussa une exclamation indignée.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Mmmh ? fit Vespesia en se tournant vers son amie.
— Mais cette chose, dans ton dos ! C’est… hideux !
Vespesia se contorsionna pour jeter un œil à son dos. Acculé, le serpent décida qu’il était temps de se révéler à Vespesia. Il quitta le creux de son dos pour glisser sur sa peau jusqu’à son ventre, s’enroulant autour de sa taille. Septima poussa un glapissement terrifié, mais Vespesia garda son calme face à la tête du serpent qui la fixait depuis le haut de son nombril.
— Je ne sais pas ce que c’est, finit-elle par dire.
— Un parasite, une saloperie ! couina Septima.
— Non, c’est… amical ?

À tâtons, précautionneusement, le serpent baissa sa garde, montra les contours de son être à Vespesia. Elle était parcourue d’une légère tension qui reflétait son incompréhension face à l’inconnu.
— Peu importe, il faut te faire retirer cette chose ! J’appelle la sécurité, c’est inadmissible, dit Septima en sortant de l’eau.
Elle se drapa de son peignoir puis s’éloigna avec empressement. Vespesia ne bougea pas, elle n’avait pas détaché son regard de celui du serpent, figé sur son ventre.
— Que veux-tu ? lui murmura-t-elle.
Le serpent n’avait aucun relief, il était comme tatoué sur sa peau. En quelques mouvements, il gagna son bras gauche, où il se positionna depuis son épaule jusqu’à son poignet. Son regard perçant la fixait désormais de côté. Elle leva son bras pour amener la tête du reptile à hauteur de son visage. Ses écailles d’un vert vibrant luisaient dans la lumière tamisée des bains et ses yeux jaunes paraissaient faits d’or fondu.
Je veux apprendre, observer, découvrir, voyager, comprendre.
Il ne pouvait pas vraiment lui parler, mais il était persuadé que ses pensées lui parvenaient très clairement. Elle secoua la tête d’un air déçu.
— Tu devrais te trouver quelqu’un d’autre. Je ne peux t’offrir que des années de dévotion à Vesta.
Non, j’ai déjà beaucoup appris depuis que tu m’as sortie du sommeil, tu m’offres plus que tu ne le crois.

Vespesia n’eut pas le loisir de répondre, Septima revenait accompagnée d’une femme aux larges épaules, qui les dépassaient d’une tête et habillée comme l’employé dans le vestibule. Elle tenait à la main une tablette.
— Ne bougez pas, dit la garde.
— Bonjour, dit la vestale, que les dieux de la Rome Éternelle vous gardent.
La garde lui adressa un sourire crispé en retour et la regarda sans la voir, Vespesia n’était à ses yeux qu’un énième incident à traiter dans sa journée. Elle activa un processus sur sa tablette et demanda à Septima quelle était la nature du problème. Celle-ci pointa le bras de Vespesia en réponse.
— Votre amie a un tatouage, si ça ne vous plaît pas, je ne vois pas en quoi cela me concerne, déclara platement la garde.
— Ça n’est pas un tatouage ! s’exclama Septima. Ça bouge, je l’ai vu, tout à l’heure, c’était dans son dos !
La garde fronça les sourcils, et d’un geste vif, elle saisit le bras de Vespesia. Le serpent désapprouvait vivement, il se déroba en sifflant alors que la garde essayait de le scanner à l’aide de sa tablette. Vespesia dégagea son bras et recula.
— Ne vous inquiétez pas, ce n’est rien, je n’en tiendrai pas rigueur à votre établissement, je m’en vais de toute manière.
Elle planta là les deux autres femmes. Ça n’était pas fini, Vespesia savait que ni Septima, ni la garde ne la laisserait s’en aller si facilement alors qu’elle portait une marque inhabituelle. Rome reposait sur un ordre éternel inamovible, tout évènement inexplicable était requalifié en menace, considéré comme hostile à l’empire. Des dizaines de milliers d’entités les scrutaient, le serpent sentait leurs requêtes avides s’infiltrer sans gêne. Il fallait qu’ils atteignent un lieu sûr et à l’abri des regards indiscrets. Le temple. Vespesia le devançait dans son raisonnement, elle avait traversé le vestiaire comme une ombre et sillonnait la ville au pas de course telle une flèche vers sa cible.

Mais sur les marches du temple, un garde, impérial cette fois, attendait la prêtresse.
— Vestale ! aboya-t-il dès qu’il la vit. Je vais te conduire en lieu sûr et procéder à un contrôle.
Depuis ses sept ans, on s’était adressé à elle avec un respect presque palpable qui l’avait parfois gênée, parfois aidée. Toute trace de ce respect s’était évanoui des paroles du garde.
Il va me trouver, je suis désolée de t’attirer des ennuis.
— Je refuse, annonça Vespesia. Je rentre au temple.
Le garde impérial siffla trois notes et depuis les rues adjacentes, deux autres gardes firent leur apparition. Ils portèrent tous simultanément la main à leur hanche pour la poser sur leur arme de service. La justice de la Rome Éternelle en action. Vespesia s’était conformée aux règles toute sa vie, rationalisant l’arbitraire, s’efforçant de trouver acceptable toutes les lois de la vie romaine, et maintenant qu’une anomalie apparaissait, elle n’était plus qu’un élément potentiellement dangereux à confiner d’urgence. Un noyau de révolte cogna durement contre son cœur et le choc se répercuta dans ses os. La volonté du serpent l’affectait, mais ça n’était pas un problème, elle n’avait jamais perçu aussi clairement ses propres désirs. Pour l’heure, leurs volontés convergeaient : la fuite. Mais ils n’iraient pas bien loin avec les innombrables mouchards dont toute la ville était infestée.
Je peux te rendre invisible aux mouchards, mais cela fera de toi un fantôme aux yeux de tes semblables.
— Fais-le.
Il va me falloir un peu de temps, cours.
Vespesia se jeta sur le garde impérial le plus proche et le poussa violemment en utilisant le peu d’élan qu’elle avait. Une vive douleur traversa son épaule droite qu’elle avait projetée dans le sternum du garde. Elle manqua de s’écrouler mais tint bon sur ses jambes. Démunis face aux actions inattendues de la suspecte, les deux autres ne réagirent pas assez vite pour l’empêcher de filer.
Tourne à cet angle de rue.
Insensible aux protestations de ceux qu’elle bousculait, Vespesia se tailla une trajectoire optimale. Elle se glissa dans le recoin indiqué par le serpent.
Ça y est. Respire, ils ne peuvent plus te voir.
Comme une gifle, Vespesia réalisa que le coût de son insubordination était la perte d’un de ses sens. Rome devint silencieuse, hors de portée de son esprit. Cependant, son amertume se noyait dans un sentiment de tranquillité semblable à celui qui s’emparait d’elle lorsqu’elle pénétrait dans le temple de Vesta.

Le serpent se tut, préférant laisser son hôte s’habituer seule au vide qui grandissait en elle. Elle devrait trouver comment le remplir seule également. Elle pleurait doucement, mais ce fut avec dignité qu’elle traversa les rues sans qu’un seul regard ne se pose sur elle.

Le serpent se taisait toujours lorsqu’elle franchit les portes de Rome pour la première fois de sa vie.

FIN

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02 — La Clé

Oui, ce texte est en retard, mais j’ai une bonne excuse, j’étais dans un autre pays ! Merci à Myriam pour la relecture !


1.

Giulia Teresa réprima un sanglot en plaquant sa main sur sa bouche. Elle agrippait le bord de son bureau, espérant presque en briser le bois. Elle laissa finalement passer le flot de larmes quand sa respiration devint impossible. Elle se débarrassa de sa toilette choisie la veille avec tant de soin et d’anticipation joyeuse. Le petit tas de tissu formé par la robe jetée à terre était aussi pitoyable qu’elle. Elle se recroquevilla le long de son bureau et enfouit son visage derrière ses jambes, et ses jambes derrière ses bras, afin que les larmes coulent en secret.À travers ses sanglots, Giulia entendit soudain un bruit qui n’avait rien à faire là : la cadence régulière d’un pas sur la moquette. Elle s’était pourtant assurée que la porte était verrouillée avant de s’effondrer. Entre ses doigts, elle vit les pieds et les jambes d’un intrus se dirigeant vers elle. Aussi vite que sa mère dessoûlait quand son père entrait dans le salon sans annonce préalable, Giulia se releva pour s’emparer de son coupe-papier et le planter aussitôt dans le bras de l’intrus. L’homme poussa un léger cri qui évoqua à Giulia plus de surprise que de douleur. Il entreprit alors de retirer le coupe-papier de son avant-bras avec une attitude étrangement détachée. Un instant décontenancée par la réaction de son opposant, Giulia se ressaisit en brandissant sa chaise de bureau entre elle et lui.

— Qui êtes-vous ? dit-elle une fois assurée que sa voix ne tremblerait pas. Ou plutôt, peu importe, allez-vous-en !
L’homme s’approcha du bureau pour y déposer le coupe-papier. Il ne montrait aucune trace de sang
 ; le tissu léger du pourpoint de l’intrus, bien que déchiré là où l’arme avait frappé, était immaculé.
— Je vais d’abord répondre à votre question, et v
ous pourrez ensuite décider de me chasser ou non. Je suis la réponse à votre désespoir et je vous apporte la meilleure proposition qu’il vous sera donné d’entendre dans toute votre vie.
Giulia ricana férocement et brandit encore plus haut la chaise.
— Si c’est une proposition de mariage, la réponse est non, partez
 !
— Oh mais, pas du tout chère mademoiselle, vous faites fausse route. Je vous visite aujourd’hui pour une toute autre affaire qu’un engagement matrimonial, auquel je sais d’ailleurs que vous ne portez aucun intérêt d’aucune sorte.
Il s’avança vers elle jusqu’à que son abdomen touche la chaise et se pencha légèrement vers Giulia. Elle ne manqua pas de le repousser en appliquant une pression avec le meuble de combat.
— Parlez, au lieu d’essayer de m’amadouer avec des
déclarations pompeuses.
— Je vous propose un travail, mademoiselle. Je veux que vous meniez pour moi des recherches d’ordre mathématiques.

Surprise, Giulia reposa la chaise devant elle et s’y appuya pour conserver son équilibre.
— Qui vous envoie
 ? dit-elle. L’académie, c’est cela ? Quelle cruelle farce essayez-vous de me jouer ? Une proposition de mariage aurait au moins eut le mérite d’être crédible.
— Je n’ai rien à voir avec l’académie. Et s’il est vrai qu
e j’aime à l’occasion être l’instigateur de quelque farce, il n’en est rien aujourd’hui. Je vais d’ailleurs me présenter en bonne et due forme.
L’homme fit trois pas en arrière et ajusta sa posture pour se tenir bien droit.
— Mademoiselle Giulia Teresa Sapiento, je me présente
 : Lucifer Étoile du Matin, triste Sire des Enfers.
Sous les yeux ronds de Giulia, il se fendit d’une profonde révérence. Elle se recomposa un visage plus sérieux avant qu’il ne se redresse.
— Il va me falloir une preuve de votre identité, messire, dit-elle.
— Oh mais, sans que cela constitue la preuve de mon identité, je vous ai déjà démontré mon caractère surnaturel, mademoiselle.
— Il va falloir être plus précis.
Il se dirigea vers la porte.
— Je n’ai pas ouvert cette porte, elle est toujours bien verrouillée, dit-il en faisant jouer la poignée.
Il revint vers elle et remonta la manche de son pourpoint.
— Voyez comme ma chair est vierge de toute blessure malgré le coupe-papier que vous y avez planté plus tôt. Et si cela ne vous convainc toujou
rs pas, observez mon visage.

Sous la peau de l’homme, Giulia put voir que ses os bougeaient. Ils se réarrangeaient pour former un nouveau visage aux trains plus fins et plus allongés. La couleur de ses yeux changea du bleu presque gris à un noisette aux tonalités dorées. Sa bouche devint plus charnue et se teinta d’un joli rose. Ses cheveux s’épaissirent et s’assombrirent, passèrent d’une raideur intransigeante à une cascade de lourdes boucles.
— Je peux modifier mon apparence à l’
envi.

Sa voix avait pris une tonalité légèrement plus aiguë et presque chantante. Giulia vint s’asseoir sur la chaise, adoptant un port altier, très digne malgré la légèreté de ce qu’il lui restait de vêtements, à la limite de la débauche aux yeux de la bonne société.
— Bien, je reconnais que vous n’appartenez pas au règne naturel tel qu’on le rencontre habituellement, dit-elle. Par extension, j’accepterai donc de croire que vous êtes bien Lucifer. Maintenant, expliquez-moi, quelles recherches voulez-vous que je mène
 ? Et que m’offrez-vous en échange ?
— Vous êtes mathématicienne. Je sais que l’académie vient de vous refuser une bourse d’étude et une position d’assistante qui vous aurait permis d’obtenir une compensation pécuniaire ainsi que la reconnaissance de vos pairs. Il faut que vous sachiez que le langage mathématique est une voie qui mène à la Clé. Et c’est une méthode particulièrement efficace. Je me suis moi-même adonné à quelques recherches de mon côté, mais la chose m’ennuie assez vite et je suis sans cesse sollicité pour une broutille concernant mon royaume. Voyez-vous, je désire découvrir la Clé avec une ferveur dont vous ne pouvez pas avoir idée.
— Cher Lucifer, je vous coupe
, car je vois que vous allez poursuivre cette tirade passionnée qui m’échappe déjà : de quelle clé parlez-vous ? Est-ce une sorte d’énigme, une chasse au trésor, un véritable objet ?
— Pardonnez-moi, dit-il et Giulia ne sut pas s’il était sincèrement embarrassé ou bien s’il maîtrisait à la perfection l’art de la contrition. Je dois vous révéler un secret. Je vis avec depuis tellement longtemps qu’il me paraît improbable que mes interlocuteurs n’en sachent rien. Dieu m’a chassé du Paradis, cela vous le savez. Il ne veut pas que j’y revienne, il s’y oppose fermement. Avez-vous remarqué comme l’attrait d’une chose augmente considérablement lorsqu’elle s’accompagne d’un interdit
 ? Il faut que j’y retourne. Je sais qu’il y a un moyen d’entrer au Paradis de manière dérobée. Et ce moyen est contenu dans la Clé. On pourrait aisément affirmer que c’est en effet une chasse au trésor pour laquelle je désire vous engager : la plus glorieuse chasse au trésor qui soit, car la Clé contient le Code avec lequel Dieu a façonné le monde.
— Je ne suis pas certaine de saisir, dit Giulia. Je vois
bien que beaucoup de choses se répètent dans notre monde, que l’on parvient à de puissantes explications par le biais de nombres et d’équations. Est-ce là la Clé que vous cherchez ? Vous me dites que Dieu a créé le monde au moyen d’une équation ?
Lucifer hocha gravement la tête.
— Oui, ou quelque chose qui s’en approche. Vous êtes vous-même fascinée, comme la plupart de vos congénères humains, par les motifs, vous cherchez à démêler l’écheveau embrouillé de la causalité afin de comprendre pourquoi et comment tout arrive. Quelque chose vous pousse à découvrir, à mettre au jour ce qui se cache derrière les apparences.
— Le diable est dans les détails, dit Giulia.
— En l’occurrence, c’est plutôt Dieu.
— Très bien, je crois comprendre votre besoin d’un cerveau humain travaillant pour vous. Que m’offrez-vous si j’accepte
 ?
— Chère mademoiselle Giulia Teresa Sapiento, je vous offre la possibilité de vous consacrer entièrement aux mathématiques, comme vous étiez prête à le faire à peine une heure plus tôt devant les sages de l’académie, sans avoir jamais à vous inquiéter de manquer d’argent. Je vous offre aussi, de fait, la possibilité de ne jamais vous marier. Vous n’aurez plus jamais à dépendre d’un homme de toute votre vie.

À part de vous-même, bien évidemment.
— Bien sûr, mais je ne suis pas un homme.
— Ce n’est pas si simple, une femme seule et riche éveillera les soupçons. On répandra d’affreuses rumeurs à mon propos, on dira que je complote avec le diable, on voudra me brûler vive en m’accusant de sorcellerie. Mêmes les femmes les plus puissantes doivent se draper d’un vernis de respectabilité afin d’être acceptées.
— A votre sourire, je crois deviner que vous avez une solution en tête, mademoiselle.
— Que diriez-vous de m’épouser, Lucifer
 ?
Il recula d’un pas et envisagea Giulia avec un éclat nouveau dans l’œil.
— Les nonnes se disent mariées à Dieu,
eh bien moi, je me marierai à Satan. L’arrangement sera fictif, bien entendu. Vous devrez poser comme mon époux quand il le faudra, vous serez mon alibi, mon masque de bienséance. Ce n’est qu’un petit service à rendre à celle qui vous ouvrira les portes du Paradis, vous ne trouvez pas ?
— Très bien, dit Lucifer en tendant la main
avec empressement. Marché conclu.
Elle lui rendit sa poignée de main.
— Marché conclu,
Lucifer.

Otter, Rosslyn Chapel 20061213 Fallen angel, CC BY-SA 3.0

 

2.

Giulia observait son reflet depuis de longues minutes. Elle s’apprêtait pour se rendre à un bal organisé par un petit comte de la province voisine. Dans la pièce adjacente à sa chambre, son mari composait également sa tenue. Elle fit la moue, testant l’élasticité de sa peau.
— Mon cher
 ! dit-elle assez fort pour que sa voix parvienne de l’autre côté de la porte. Venez donc un instant !
Lucifer entra. Depuis 30 ans qu’il jouait la comédie à ses côtés, il avait parfait son personnage jusque dans les moindres détails, y compris l’apparition progressive de cheveux blancs et de rides.
— Je n’ai pas changé depuis notre première rencontre, dit-elle.
— Pourquoi cette remarque sonne-t-elle comme un reproche
 ?
— Oh, n’y voyez pas de reproche, mais un simple étonnement. Mes
semblables me jalousent, me questionnent sur mon élixir de jouvence. Ils rient lorsque je leur parle d’un pacte avec le diable.
Giulia marqua une pause.
— C’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas
 ? Je ne vieillis pas. Pas comme les autres en tout cas.
Lucifer se fendit d’un sourire malin, tel un enfant surpris à concocter une farce.
— Le temps n’aura aucune emprise sur vous, Giulia. Vos travaux me sont trop précieux. Croyez-le ou non, mais il n’est pas facile de mettre la main sur un sujet humain aussi efficace que vous. Et qui plus est, un sujet qui ne nécessite aucune coercition pour suivre mon dessein. Vous m’êtes précieuse, chère Giulia.

— Vous vous mettez à me parler comme si vous n’étiez pas qu’un mari de façade ?
— Vraiment ? Je n’en aurais pas conscience, ces usages ne me viennent pas naturellement.
— Il y a donc des facettes de l’âme humaine qui vous échappent
 ?
Lucifer lâcha un rire bref et sincère.
— Toutes les facettes de l’âme humaine m’apparaissent comme impénétrables. Je me suis fait expert du mimétisme, j’imite et reproduit à l’
envi vos infinies variations autour des mêmes chicaneries.
— Il est remarquable que vous mettiez tant d’attention pour apparaître comme membre de notre espèce quand moi-même je tente de m’en éloigner le plus possible.
— Remarquable, tout à fait. Voulez-vous que j’altère votre apparence pour faire paraître votre âge véritable
 ?
— Non, je préfère faire enrager les
commères et les malotrus. Et puisque personne ne me croît quand j’affirme avoir pactisé avec vous, il y a peu de danger que cela soit un problème. Quoi qu’il en soit, je compte bientôt disparaître de la vie publique. Je vais me retirer pour approfondir mes recherches, car je sens que la piste des nombres premiers est un filon fertile, qui donnera de beaux résultats.
— Comment comptez-vous disparaître
 ? On ne va pas vous laisser vous dérober aussi facilement.
Giulia regarda son reflet dans le miroir et se sourit doucement.
— Mon apparence prodigieusement jeune va me servir. Je vais faire courir le bruit que je ne vieillis pas à cause d’une maladie rare, dont les symptômes vont commencer à apparaître ce soir. Je vais paraître faible et diminuée, fatiguée et prompte à l’évanouissement. Il me sera de plus en plus difficile de recevoir du monde en mon logis et plus encore de me déplacer pour un événement mondain.
— Madame, vous êtes la preuve que le genre humain n’a nul besoin de moi pour concevoir mensonges et tromperies.
Lucifer lui adressa une profonde révérence et retourna dans sa chambre pour parfaire son habit.

¤¤¤

Giulia put constater qu’en corollaire à la clause de non-vieillissement, la mort non plus ne l’affectait pas. Elle n’était pas allée jusqu’à la provoquer délibérément, mais lorsqu’elle atteignit 150 ans, elle ne pouvait plus douter de sa surnaturelle longévité.

Elle vivait préservée du monde, déménageant régulièrement et changeant de femme de chambre tous les 5 ans afin qu’aucune ne s’alarme de ne pas déceler de changements chez sa maîtresse. De proche en proche, elle quitta le jeune royaume d’Italie et dériva sur le continent européen. Les grandes villes tentaculaires avaient sa préférence, elles permettaient de se dissimuler dans l’anonymat du quotidien. Elle traversa les conflits qui ravagèrent l’Europe en se terrant dans des caves.

Lucifer veillait sur elle avec une distance qui conférait à la déférence. Il plaçait aux alentours des habitations de Giulia une escouade de petits démons inférieurs sélectionnés pour leur obéissance et leur absence totale d’ambition. Lors des brèves rencontres entre la mathématicienne et le diable, elle se faisait un plaisir de lui faire remarquer qu’elle avait repéré tous ses sbires embusqués.

Le temps s’écoulait lentement. Giulia passait le plus clair de ses journées, et souvent de ses nuits, dans une pièce entièrement dédiée à son œuvre. Elle n’avait pas d’autre loisir que de décrypter le code générateur de la création toute entière. Elle se rendit toutefois vite à l’évidence, si elle pouvait aisément travailler seule, il lui fallait se tenir informée des avancées des sciences et de la philosophie.

— J’ai besoin d’un accès à toutes ces revues qui fleurissent et se piquent d’un caractère scientifique. Toutes les langues feront bien l’affaire, je saurai trouver un moyen de me les rendre compréhensibles.
— Je vais faire mieux, répondit Lucifer. Ne bougez pas.
Il avait disparu avant de voir que Giulia levait les yeux au ciel. Elle s’étira et reprit son ouvrage du moment avec calme. Un froissement de velours l’avertit du retour de son mécène. Il n’était pas seul.
— Voici Jubitoth, c’est une alrune. Elle vous épaulera désormais.
L’alrune Jubitoth avait un air revêche, se tenant les bras croisés à côté de Lucifer, le regard résolument dirigé dans la direction
opposée au porteur de lumière. Elle était vêtue d’une tunique en soie noire qui cascadait depuis ses épaules jusqu’à ses chevilles. Ses lèvres étaient noires, mais Giulia ne pouvait dire si c’était leur couleur naturelle ou bien une sorte de maquillage infernal.
— Pardonnez mon ignorance des choses d’En-Dessous, mais, qu’est-ce qu’une alrune exactement
 ?
Lucifer ouvrait déjà la bouche, mais Jubitoth le devança
 :
— Tu peux me parler directement, ma belle. Une alrune, c’est aussi ce que vous appelez succube
 : je suis au service d’un quelconque ponte de la monarchie d’En-Dessous et mon travail, c’est principalement de séduire de pauvres âmes en manque d’affection. Je fais le sale boulot dont les types dans son genre ne veulent pas.
— Très bien, dit Giulia. Et en quoi allez-vous m’aider
 ?
— Aucune idée. Il m’a juste traînée ici sans rien expliquer, comme d’habitude.
— Je peux parler, mesdames
 ? dit Lucifer. Bien. Jubitoth ici présente parle et comprend toutes les langues du monde.
Giulia adressa un regard appréciateur à Jubitoth qui lui fit signe que ça n’était qu’une broutille.
— Elle va donc t’assister pour la traduction et l’accès aux revues que tu requerras, Giulia.
— Euh, minute, j’y connais rien du tout moi, j’ai jamais vécu ailleurs qu’à Pandémonium et vous voulez que je vous aide pour des affaires du Dessus ?
— Tu seras parfaite, Jubitoth, dit Lucifer, et puis tu m’as dit que tu voulais sortir un peu.
Il disparut sans demander son reste.
— Oui, de ma cellule, dit Jubitoth en se laissant tomber sur un petit fauteuil.
Elle cacha son visage dans ses mains et soupira sans rien dire. Elle avait l’air épuisée. Giulia agrippa un crayon, le tritura pensivement et fit mine de remettre le nez dans ses recherches.
— Alors comme ça, vous êtes au service de Lucifer ? dit-elle finalement.
Jubitoth éclata de rire derrière ses mains.
— Oui, on peut le présenter comme ça, dit l’alrune.
— Et donc, vous aller m’aider
 ?
Jubitoth se redressa, ajustant sa tunique. Les plis de soie sombre tombèrent sur ses jambes de manière parfaite.
— Apparemment oui. Bon, mais vous aussi vous êtes au service de
Lucifer. Vous faites quoi, au juste ?
— Je m’emploie à déchiffrer le code de la Création.
Jubitoth lui lança un regard perdu.
— Pour ouvrir les portes du Paradis.
L’alrune laissa échapper un sifflement admiratif.
— Et moi qui croyais que j’allais encore me coltiner un taf moisi.
Au tour de Giulia de rire :
— Rappelez-vous bien ces paroles
, car la tâche qui nous attend est des plus harassantes.

¤¤¤

Giulia se libéra avec soulagement de l’obligation de se trouver régulièrement une nouvelle femme de chambre. Jubitoth n’était pas exactement à son service, mais elle l’assistait dans tous les domaines possibles. Certaines habilités de l’alrune conséquences directes de son ascendance infernale lui permettaient de rendre les corvées du quotidien moins pesantes et diablement plus rapides. Sans oublier que Jubitoth se révéla rapidement être une mine d’information à propos du royaume d’En-Dessous ; le mécène de Giulia n’avait jamais jugé bon de partager son savoir, et s’était même montré réticent à l’idée de l’éclairer à ce sujet. Giulia ne pouvait être plus ravie de sa nouvelle compagne. Jubitoth, quant à elle, découvrait que la tâche de Giulia s’apparentait mornement à trier une montagne de grains de sables. Elle comprenait un peu plus chaque jour pourquoi Giulia avait reçu le don d’immortalité, qui ne s’octroyait pas à la légère : ses recherches pouvaient fort bien durer pour l’éternité. Sa ténacité forçait le respect.

— Tu crois qu’il a confié ce travail à d’autres que toi ? demanda un jour Jubitoth.
— J’y ai déjà pensé, dit Giulia sans quitter des yeux l’écran de son ordinateur ni arrêter de taper, mais je n’en vois pas l’intérêt.
— Comment ça
 ?
— S’il veut que le Code soit obtenu plus rapidement, il vaudrait mieux qu’on soit une équipe travaillant de concert sur le même projet. Avoir plusieurs sujets isolés travaillant en parallèle est forcément moins efficace. S’il a déjà confié le décryptage à quelqu’un d’autre, ça n’était pas en même temps que moi
et cette personne n’est probablement plus de ce monde.
Le silence de Jubitoth indiquait qu’elle ne voyait rien à redire à cela.
— Tu réalises que ça te donne beaucoup de pouvoir
 ? dit finalement Jubitoth.
Giulia interrompit son flot de notes.
— Je n’y avais jamais songé sous cet angle, dit-elle.
— Heureusement que je suis là, dit Jubitoth. Tu manques cruellement d’ambition.
— Il me semble que décrypter le Code de la Création est une assez grande ambition pour un millier de vies, non
 ?
Jubitoth sourit.
— Oui, mais c’est une ambition incomplète.
— Hmm, que ferais-je sans toi
 ?
— La même chose, mais en beaucoup plus fade, dit l’alrune.
Giulia voulu répliquer en ricanant, mais son rire lui resta bloqué dans la gorge. Elle se replongea dans sa simulation.

3.

— Et c’est tout ? Cinq bougies, un gribouillage à la craie, quelques gouttes de sang, trois phrases en latin ? Et il apparaît ? s’étonnait Giulia.
— Oui, enfin, on ne peut faire ça que le jeudi de 3h15 à 3h30 du matin, répliqua Jubitoth, vexée.
Giulia croisa les bras et s’appuya contre le mur en soupirant.
— Tu me fais rire, reprit Jubitoth, c’est pas toi qui est à 4 pattes en train de suer à grosses gouttes pour pas louper ton tracé. Tu sais pas à quel point c’est relou de faire un cercle
parfait, sur le sol, à la craie.
— Ça va, grogna Giulia.
Jubitoth se releva, observant son œuvre.
— Tu es certaine de vouloir continuer
 ? dit-elle.
— C’est toi qui m’as convaincue, dit Giulia. Pas question de faire demi-tour maintenant.
— Tu n’as pas peur
 ?
— Qu’est-ce que tu crois
 ? Je suis terrifiée, dit Giulia.
Les deux femmes s’entre-regardèrent avec gravité.
— Ça ne m’empêchera pas d’aller jusqu’au bout, ajouta finalement Giulia en rejoignant sa compagne au centre du cercle.
Elle présenta sa paume à Jubitoth qui l’entailla avec un poignard. Giulia laissa s’écouler quelques gouttes de sang sur le sol avant d’appliquer un pansement sur la plaie. Elle se recula, sortant du périmètre d’invocation. Jubitoth récitait en latin les incantations qui complétaient le rituel.

Bientôt, une odeur de toilettes publiques désaffectées envahit la cave. Une bourrasque traversa la pièce et toute la poussière s’agglutina au milieu du pentacle. Une enveloppe contenant une substance gazeuse émettant des radiations violettes apparut. La lumière de l’enveloppe vira au blanc puis disparut complètement. À la place, une silhouette familière occupait le centre du motif à la craie.
— Salut,
Lucifer, dit Giulia.
Son commanditaire l’envisagea calmement. Il lui adressa un sourire angélique à la mesure de son visage doux encadré de quelques boucles cuivrées.
— Bonjour Giulia, mon amie. Je vois que tu n’as pas usé des moyens conventionnels pour me contacter.
Il se tourna vers Jubitoth.
— Ta domestique s’est décidée à te montrer de nouvelles choses. Mais, sais-tu que les alrunes sont connus pour leur habitude à embobiner leurs interlocuteurs ?
Jubitoth serra le poing, mais se tint coite.
— Oui, dit Giulia. Mais il me semble qu’en matière de mensonge, c’est toi le maître incontesté, n’est-ce pas,
Bélial ?
— J’ai quelques talents, admit-il.
À vrai dire, je suis soulagé que tu aies découvert ma véritable identité, cela pourra peut-être faciliter nos échanges, tu ne crois pas Giulia ?
— Nous verrons. Pour l’heure, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer
 : j’ai terminé. J’ai la Clé.
— Merveilleux
 ! dit Bélial avec un charmant éclat de rire. Comment l’utiliser ?
Giulia leva un sourcil.
— Tu ne crois quand même pas que je vais te livrer cette Clé
 ?
— Ça valait le coup de demander poliment, s’assombrit Bélial. C’est dommage, je t’aimais bien, Giulia, mais il y a bien longtemps que notre amitié s’est évanouie.
Mon erreur a été de laisser cette perfide alrune empoisonner tes pensées.

Une aura dorée se mit à gonfler autour de lui, se transformant rapidement en enveloppe translucide. Tout à coup, Bélial se tenait debout sur un char enflammé, armé d’une longue et fine épée.
— Il va me falloir un peu plus qu’une illusion pour me faire peur, dit Giulia.
— Je ne veux pas te faire peur, dit Bélial.
Il passa sa main libre sur la lame de son épée. Dans son sillage, de vives flammes prirent racines sur la lame.
— Je veux simplement mettre fin à ton contrat.
— J’en peux plus de leur mélodrame infernal, dit Jubitoth qui s’était glissée aux côtés de Giulia.
— Je vais commencer par t’enlever tes bonus, chère Giulia, reprit Bélial. Puisque tu quittes ton poste, tes privilèges sont révoqués.
Après un claquement de doigts, Giulia sentit un changement dans l’air. Il lui devint presque pénible de respirer, ses membres s’alourdirent, ses articulations se raidirent, elle se voûta soudain, obligée de s’appuyer sur Jubitoth pour ne pas chanceler. L’alrune l’envisageait avec horreur ; ses traits se durcirent, elle se tourna vers Bélial et siffla :
— Espèce de petite merde arrogante, tu le pay—
Jubitoth s’élança vers le démon, mais Giulia la retint. Elle dépassa l’alrune et s’avança dans le cercle de craie.
— Tu deviens raisonnable, tu veux discuter maintenant, Giulia
 ? dit Bélial en se penchant de son char de feu pour mettre son regard au niveau de celui de la femme. Il est vrai que le grand âge a tendance à rendre les humains plus sages.
Malgré son air assuré, de la sueur commençait à poindre sur son visage angélique.
— Non, je viens pour t’adjurer devant Dieu de dire la vérité, Bélial.
De son index, elle appuya sur le front du démon. Il grimaça en se redressant.
— J’ai toujours détesté ces vieilles traditions qui nous lient à vous, pauvres mortels, grogna-t-il.
— Mais tu n’as pas d’autre choix que d’honorer ces vieilles traditions, dit Giulia. Même le Roi des Menteurs courbe l’échine devant la Loi.
— Très bien, que veux-tu savoir
 ?
— D’abord, Lucifer sait-il que tu usurpes son identité pour tromper des mortels
 ?
— En tant que Prince des Enfers, j’ai dérogation de sa signature, je n’usurp—
— Je t’ai adjuré devant Dieu, Bélial, répond
directement à la question. Lucifer sait-il que tu te fais passer pour lui ?
— Il ne le sait pas.
— Bien. Y en a-t-il d’autres que moi qui travaillent sur l’obtention de la Clé
 ?
Bélial serra les dents.
— Non.
— Est-ce que d’autres entités que nous, Jubitoth, toi et moi, savent que je travaille sur l’obtention de la Clé
 ?
— Non, rien que nous trois, ma chère.
— Parfait, souffla Giulia. Je vais bientôt te libérer, mais j’ai quelques dernières petites choses à régler d’abord.
Bélial émit un grondement sourd.
— Me libérer
 ! Tu es fabuleuse ! Tu es toujours à mon service, l’as-tu oublié ? C’est moi qui vais maintenant te libérer, du fardeau de la vie.
Il leva son épée enflammée et l’abattit sur Giulia. Jubitoth poussa un cri de colère et de panique. Mais Giulia avait arrêté le coup, en levant simplement le bras
 ; la lame butait contre sa chair, incapable de l’entailler.
— Impossible, souffla Bélial.
— Je ne suis pas à ton service, Bélial, dit Giulia, je ne l’ai jamais été. Je suis à celui de Lucifer. Il en a toujours été ainsi, et c’est toi-même qui as fait en sorte que ce soit le cas. Je veux que tu t’en souviennes, lorsque tu te lamenteras sur ton sort : ta chute n’est due qu’à toi et à toi seul.
Le démon se mit à rugir. Les flammes gagnèrent tout son corps, embrasant sa peau, transformant la petite cave en four. Il frappa Giulia à plusieurs reprises, chaque fois plus rageusement que la précédente, décuplant sa force à chaque coup. Elle déviait la lame sans faillir, d’un mouvement de poignet ou simplement du bout des doigts.

Jubitoth n’osait pas détourner le regard du terrible spectacle, craignant pour sa compagne à chaque nouvel assaut de Bélial, mais elle ne faiblissait pas. La mathématicienne se mit alors à léviter, ses pieds décollèrent du sol sans effort. Elle atteignit la hauteur du démon qui retint son bras un instant, subjugué par l’exploit de son adversaire. Elle était désormais trop près pour qu’il l’attaque de son arme, il jeta son épée et entreprit de la couvrir de coups. Les poings du démon se heurtèrent à la peau de Giulia sans que celle-ci ne recule. Elle sortit d’une poche un couteau et un minuscule composant électronique. D’un geste précis, elle entailla le front du démon. Il gémit comme un chat blessé. Elle approcha sa main du front du Bélial mais celui-ci la repoussa.
— Écarte-toi, hurla-t-il en se tenant le front.
Il regardait ses mains tremblantes couvertes du sang qui jaillissaient de son front.
— Laisse-toi faire, dit Giulia. J’essaye d’être douce.
Va-t’en ! répliqua Bélial. Tu n’as pas le droit de lever ainsi la main sur moi. Tu es dangereuse, tu es une abomination ! Mes légions te pourchasseront !

L’image du démon commença à perdre de sa substance.
— Ah non
 ! Reste ici, sale rat ! dit Jubitoth.
Alors que Bélial s’effaçait, elle ajouta rapidement à la craie quelques symboles autour du cercle et posa une main sur la ligne blanche. Bientôt de sombres lianes rampèrent depuis son bras pour venir s’enrouler autour des poignets du démon. Il essaya de s’en défaire, arrachant à Jubitoth des grimaces de douleurs, mais elle tint bon. Bélial regagna en substance, ancré pour ce bon dans ce monde.

Giulia entreprit alors d’écarter la peau autour de l’entaille sur le front de Bélial. Il cracha, gronda, tira sur ses liens.
Arrête !
La voix de Giulia avait
pris une ampleur sans précédent. Elle résonna dans le crâne du démon qui devint livide et se tut. Giulia glissa le composant électronique sous la peau du démon et rapprocha les bords de la blessure avec deux doigts. Elle passa son index sur l’entaille qui se referma en laissant place à une cicatrice boursouflée.

Giulia s’éloigna du démon, ses pieds retrouvèrent le sol.
— Tu vas bientôt pouvoir repartir, ne t’inquiète pas, dit-elle.
Le char flamboyant disparut et le corps de Bélial s’écrasa au sol tandis que Jubitoth relâchait ses liens avec un soupir de soulagement. Le démon se tortillait par terre. Les deux femmes le contemplèrent en silence. Il se mit à genoux en tremblant. Sur ses joues, les larmes se mêlaient à la sueur.
— Rappelle-toi de ma clémence, Bélial, dit Giulia. Et
compare-la à celle de tes maîtres quand ils auront vent de ton forfait. J’ai la Clé du paradis, et désormais je peux en ouvrir et en fermer les portes à ma guise. Je possède grâce à toi un pouvoir immense. Oui, merci à toi, Bélial. Car c’est ton essence démoniaque, c’est ton pouvoir destructeur que j’ai utilisé pour activer la Clé. Sans toi, sans ta précieuse aide, rien n’aurait été possible.
Giulia rejoignit le démon.
— Tu mens, dit-il. Je n’ai rien fait d’autre que de te demander de rechercher la Clé.
— Tu oublies le rôle essentiel qu’ont joué ta bêtise et ton orgueil dans la réalisation de mes ambitions. Sans ta confiance aveugle en ta puissance, sans ton assurance de ta domination totale sur moi, jamais tu ne m’aurais laissée t’approcher. Jamais je n’aurais pu recueillir ta sueur au bout de mon doigt pour conférer un peu de ta puissance à la Clé.
— Et maintenant, c’est toi qui
caracoles devant moi comme si tu avais tout gagné, mais tu vas payer !
Il tendit le bras droit et serra le poing. Bélial regarda le bout de son bras, les yeux perdus dans le vide.
— Tu espérais que tu allais retrouver ton épée, n’est-ce pas
 ? dit Giulia. Tu découvriras bien assez vite de quoi tu es désormais capable. Jubitoth va maintenant te renvoyer chez toi. Ah, et un dernier conseil : n’essaye pas d’extraire la puce que j’ai implantée dans ton front. C’est bien elle qui inhibe tes pouvoirs, mais je crois que tu préfères encore cet état à celui qui t’attendrait qui tu t’avisais d’y toucher.
Le démon se mit à sourire à travers ses larmes.
— J’ai bien fait de croire en toi, ma chère Giulia, dit Bélial. Tu étais un peu trop qualifiée pour la tâche que je t’ai confiée, finalement.

Jubitoth soupira et leva les yeux au plafond.
— Ça va bien avec le drama, maintenant, dit-elle. Retourne jouer avec tes potes fascistes en Enfer. Salut
 !
Elle lui adressa un petit signe de la main tandis qu’elle effaçait les symboles à la craie et détruisait la continuité du cercle. Bélial disparut
pour la dernière fois dans un froissement d’étoffe.

¤¤¤

Les Portes du Paradis s’ouvrirent sans difficulté pour Giulia.

Libre, Jubitoth ne la suivit pas, ayant une aversion tout aussi marquée pour les choses paradisiaques qu’infernales.

 

01 — Ghost Office

from: manuleboss@impactus.com
to: liste de diffusion coworcoeurs
lundi 11/09/17 03:27

> Salut mes bichettes !

> J’espère que vous allez bien en cette fin de week-end et que vous ne faites pas comme votre patron adoré qui n’arrive pas à dormir car il pense trop à vous bichonner ! 😉
comme on peut pas encore prendre de vacances pour le moment (oui je sais Charlotte, ça te les brise, mais bon, t’en n’as pas, donc ça devrait aller mdr), j’ai pensé que ça serait pas plus mal de se faire une sorte de pot commun de nos rêves (de vacances ou autre). Je m’explique : chacun donne une idée ou plusieurs de ses rêves ou aspirations dans la vie et le partage de manière anonyme où ensuite chacun peut puiser pour s’évader un peu du bureau !
Je vous mets le lien du petit site que j’ai codé vite fait y a 2h (Alex, si t’as un truc à redire à mon layout, whisp moi :D) iwishfor.dream

> Grosses bizouilles mes bichettes !

Je me compose un visage neutre, lutte pour ne pas avaler mon café de travers et repose mon mug le plus calmement possible. Charlotte, c’est moi. 03h27. Je relève la tête, tourne mon regard vers le bureau de “Manu le boss” et constate qu’il est bien là, pendu à son téléphone, le sourire aux lèvres alors qu’il parle avec un client et les pieds sur son bureau, évidemment. Aucun signe de fatigue ne marque son visage. Ce n’est pas la première fois que je m’interroge à propos de son sommeil : en a-t-il seulement besoin ? J’entends un soupir discret en provenance du bureau adjacent au mien.
— T’as lu tes mails ? me demande Alex.
— À l’instant.
Inutile d’en dire plus. Nous cliquons de concert sur le lien si généreusement mis à notre disposition. L’onglet iwishfor.dream s’ouvre dans un nouvel onglet de mon navigateur et je m’attends à tout sauf à ce que je vois. Un sprite de sorcier à chapeau pointu en 8bit mal dégrossie issu d’une bibliothèque de clichés agite un bâton magique pour faire apparaître un vortex de lumière bleue entouré de nuages vaporeux. Le sorcier m’apprend par l’intermédiaire d’une bulle de dialogue que je dois payer l’entrée du monde des rêves en lui confiant l’un des miens. Je remercie ma lucidité qui m’a empêchée d’allumer mes enceintes. Alex a son casque sur les oreilles et vue la tête qu’il tire, il n’a pas eu cette présence d’esprit. Je clique sur le sorcier. « Dis-moi tout ! » fait-il avant d’agiter à nouveau son bâton, déclenchant l’apparition d’une boîte de dialogue.

Le curseur textuel clignote bêtement sous mon nez et je fais l’erreur de relever la tête pour accrocher le regard de quelqu’un. C’est celui de Manu que je récolte. Je lui souris d’un air absent pendant que je confie mon rêve au sorcier 8bit. Il me rend mon sourire avec un air si radieux que je jurerai qu’il a été calibré par une IA. J’appuie sur Entrée. J’entends une alerte en provenance du bureau de Manu suivit par une exclamation ravie de sa part. Il rit et me fait un clin d’œil alors que je baisse la tête précipitamment. Mon rêve était d’avoir des vacances, mais à vie. De dépit, j’entre dans le monde des rêves via le portail que le sorcier a ouvert. Les messages déposés sont anonymes, mais le pour le moment il n’y en a que trois : le mien, celui d’Alex et celui de Manu. Évidemment qu’il en a posté un lui-même. Manifestement Alex rêve de ne jamais perdre ses cheveux et Manu rêve d’être le meilleur des patrons. Je m’apprête à fermer l’onglet quand un nouveau rêve pop à l’écran.

> Je voudrais qu’on me remarque enfin.

Ça ressemble à Carole, la petite stagiaire plus discrète qu’un souffle de vent. Elle n’est pas encore arrivée, mais elle ne commence que dans une heure comme tout le reste de la boîte.
— Manu ! T’as aussi envoyé ton mail aux stagiaires ?
— Non, non, juste aux coworkers. Pourquoi, tu penses que je devrais ?
Nope, nein, niet.
— Non, c’était juste par curiosité.

Le mini-site de Manu a au moins le mérite d’animer ma journée. Je laisse l’onglet ouvert et le rafraîchis de temps en temps pour y lire les nouveaux dépôts. Deviner l’auteur n’est pas toujours évident, mais ça m’occupe de manière plutôt efficace. Rien de notable n’émaille la journée, tout le monde est toujours un peu abruti par le retour au travail après le week-end.

Ce n’est qu’une fois assise dans le métro que je me souviens de la phrase du matin « Je voudrais qu’on me remarque enfin ». Je n’ai pas pu l’attribuer à un autre collègue. Ça doit être un random qui est tombé sur le site au hasard.

&&&

Je me lève pour aller aux toilettes et quand je reviens mon pot à crayon est renversé sur mon bureau. C’est puéril, mais pas méchant. Je balaye l’open space du regard, mais personne ne pouffe ou ne cache sa bouche derrière sa main. C’est peut-être moi qui l’ai percuté en quittant ma chaise. Je me remets au travail avec une moue dubitative.

Plus tard, Manu revient de la salle café/cuisine avec un air peu amène. Il est rare de le voir porter autre chose qu’un rictus joyeux, je sais donc que quelque chose l’a touché personnellement, même si je croyais cela impossible. Il annonce que celui qui a cru drôle de vider toutes les boîtes à thé de leur contenu en le répandant sur le plan de travail est prié de se dénoncer et de venir nettoyer ses conneries. Quand personne ne se dénonce il hausse les épaules et avec un soupir très sonore, s’en va nettoyer la scène du crime. Deux minutes plus tard, Manu passe un savon à la pauvre Carole qui a eut le malheur de ramener du thé Lipton : il argue que l’arôme de cette boisson provient à 90 % de papier et le reste de vieux tabac mouillé, puis la blâme elle spécifiquement, car il a été forcé de boire pareille abomination vu qu’il ne supporte pas le café et que tout son vrai thé a été saboté. Il repart, allégé de son fardeau tandis que le visage de la stagiaire se décompose. Je vais lui remonter le moral dans les toilettes où elle s’est réfugiée pour pleurer.

Dans l’après-midi, Alex pousse un cri de rage quand son ordinateur redémarre de manière impromptue, lui coûtant la bagatelle de 2 heures de travail. Manu en rit tout en lui faisant remarquer qu’il « aurait dû sauvegarder son avancée tous les quarts d’heure au moins ». Quelques minutes plus tard, c’est tout l’open space qui s’unit dans une exclamation d’effroi alors qu’une coupure de courant généralisée nous plonge dans l’obscurité. Alex ne peut pas retenir son « j’espère que tu as sauvegardé ton travail tous les quarts d’heure » qu’il lance à un Manu désarçonné par cet imprévu. Je ricane discrètement, mais suis coupée net par ce que je découvre sur mon bureau alors que le courant revient. Ma boîte de trombones a été vidée devant mon clavier, mais au lieu de la pagaille attendue, l’agencement des trombones épelle un mot : pardon. Si c’est une blague, personne ne rit. Les exclamations indignées de mes collègues me plongent soudain dans un abyme de solitude. J’ai la certitude que quelque chose me fixe, moi, et sonde mon cerveau et mon ventre. Dans une rame de métro bondée, un homme qui m’a suivie sur deux correspondances plante ses yeux dans les miens. J’ai la certitude que personne ne bougera s’il essaye de m’agresser. Et la sensation se dissout dans l’instant suivant. Je ne dis rien et alors que les conversations indignées vont bon train autour de moi, je replace mes trombones dans leur boîte. Je crois que nous sommes tous un peu sur les rotules en ce moment, et moi la première.

Le lendemain, Harriet, une collègue au visage très pâle et toujours habillée de noir, me demande en chuchotant durant la pause déjeuner si je crois aux fantômes. Je réponds que non, mais qu’on n’est jamais à l’abri d’une surprise. Elle hoche la tête d’un air entendu en murmurant « oui, ça c’est bien vrai ». On retourne bosser et je remarque qu’Harriet a ramené une géode d’améthyste qu’elle a placé à côté de son écran. J’ai toujours adoré ce genre de pierre, je m’approche donc pour y jeter un œil plus attentif. À mon grand étonnement, elle y fourre une petite branche après y avoir mis le feu à l’aide d’un gros briquet. Elle regarde la branche brûler avec satisfaction et me répète qu’on est jamais à l’abri d’une surprise et qu’il veut mieux prévenir que guérir. Oui, Harriet, c’est pas faux, mais tu fais quoi là, au juste ? Eh bien, vois-tu, Charlotte, je fais brûler de la sauge. C’est une plante aux vertus de purification, c’est pour s’immuniser contre les esprits. D’accord, mais pourquoi faire ça dans une géode d’améthyste particulièrement ? Oh, c’est juste un catalyseur. Soit. Je retourne à mon bureau et croise Alex de retour de son repas à l’extérieur.
— Tu crois aux fantômes, toi ?
Il hausse les épaules.
— En ce moment, je ne crois plus qu’aux deadlines. Il faut qu’on se grouille de finir notre rapport, j’ai entendu dire que NoLimit planche sur la même chose que nous.
— C’est ton petit doigt qui te l’as dit, ou bien ta voyante ? je demande, incrédule.
— C’est mon pote Jocelyn. Et il se fait tirer les cartes avec une appli sur son tel, mais ça n’en fait pas ma voyante.
— Pourquoi on doit le croire, ce Jocelyn ? Si je dois taffer jusqu’à pas d’heure, j’aimerai autant que ça soit pas basé sur un tirage de cartes 2.0.
— Sa meuf est chez NoLimit, ils sont en train de rusher, il s’est plaint de jamais la voir en ce moment.
— Merde, et dis-moi que tu lui as rien dit sur notre projet ?
Alex secoue la tête. Je pousse un léger soupir soulagé. Je vois Manu se lever de son bureau et se diriger vers nous. Ses sourcils suivent une ligne soucieuse qui apparaît comme une craquelure sur son masque surjovial. Il s’enquiert de ce qu’il se passe, et nous demande si on peut rester plus tard pour finir le rapport. Il affiche un air contrit en disant ça, je sais que c’est pour moi parce que Alex s’en fout et qu’il ne se donnerait pas la peine si cela m’indifférait. Évidemment qu’on va rester plus tard. Si seulement ce Jocelyn avait gardé sa langue dans sa poche.

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Manu a envoyé un mail de branle-bas de combat à tout le monde suite à notre échange. Un quart d’heure plus tard, il décidait qu’une réunion s’imposait et tout le monde est allé s’entasser de l’autre côté de la cloison ouverte dans l’espace attitré au vidéoproj qui nous sert de conference room. Je pensais qu’Alex et moi allions y échapper, comme il fallait qu’on se grouille de finir notre rapport pour lancer le prochain projet, mais non. On a tous les deux passé notre temps à regarder l’horloge au-dessus de la tête de Manu engranger les minutes. Autant de minutes que nous ne passerions pas chez nous ce soir. À un moment, la lumière du vidéoproj a vacillé, j’ai cru que la brave bête allait nous lâcher, mais le PowerPoint de Manu est reparti de plus belle.

Et nous voilà, les deux derniers soldats encore debout, Alex et moi, à s’arracher les yeux sur nos écrans trop petits alors que l’alarme de son téléphone lui rappelant d’aller dormir s’il veut profiter d’une nuit de sommeil décente vient de se déclencher.
— J’en peux plus, on se mate une connerie sur YouTube ? je dis en espérant l’entraîner avec moi dans la déchéance pour ne pas y faire face seule.
Pour toute réponse, j’obtiens un grognement peu convaincu. Bon, je vais m’aérer le corps et l’esprit seule dans ce cas. On a un mini balcon où on tient à trois personnes à tout casser, je n’y mets jamais les pieds en journée, c’est prit d’assaut par les fumeurs. J’ouvre la porte-fenêtre, savourant la fraîcheur de l’air avant d’en sentir les effluves chargées de carburant. Ceux qui fument ont peut-être raison, la ville nous bute à petit feu d’une manière ou d’une autre. Plus bas, des conversations avinées montent par bribe jusqu’à mes oreilles. J’en saisis quelques mots et regrette soudain l’époque révolue de ma jeunesse dissolue dans les fêtes bruyantes et les gueules de bois en amphi. Tout était possible et pourquoi choisir maintenant une voie ? « De toute manière, Charlotte, elle peut tout faire ! » répété trop de fois. Au final, je n’ai rien fait. Je soupire.

Wow.

Charlotte. C’est quoi ton problème ? Je secoue la tête pour me débarrasser des absurdités sauce nostalgie artificielle qui me traversent l’esprit. Je rentre dans l’open space où l’odeur de la sauge brûlée me saute à la gorge. Harriet a laissé sa géode ici. À l’intérieur, je vois les restes en cendre du brin de sauge blanche qu’elle a laissé se consumer avant de partir. Je décide que l’odeur est trop entêtante pour continuer à la respirer plus longtemps, prends la géode d’améthyste sous le bras et vais la déposer sur le balcon. Je fais des moulinets probablement dérisoires avec mes bras pour que les dernières effluves s’évacuent.

Je me rassois à mon bureau. Je crois que j’ai la tête moins embuée sans l’odeur de plante cramée. Mon écran m’apparaît plus clairement désormais. Je me fais certainement des idées, mais ça ne change rien au fait que je dois finir ce fichu rapport ce soir, donc autant profiter de ces instants de clarté mentale. Au moins, je suis assez lucide pour parvenir à me focaliser sur mon document Word. Une centaine de pages bourrées de renvois, de graphiques et de références. Je frémis à l’idée que le fichier soit corrompu et que je ne puisse plus l’ouvrir ou l’afficher correctement. Ces choses-là sont si instables.

À ma grande horreur, le curseur se déplace soudain sans que je ne touche la souris. Je me frotte les yeux, pensant que c’est la fatigue qui me joue des tours, mais quand je les ré-ouvre, un texte est en train de s’afficher de son propre chef après le dernier paragraphe tapé par mes soins. Passé la peur initiale, je me tourne vers Alex en rigolant. C’est forcément lui qui a prit le contrôle à distance de mon ordinateur. Son air trop sérieux ne me trompera pas.
— Alex, je sais que c’est toi, hein, pas la peine de te la jouer élève modèle.
Il grimace, s’arrête de taper et m’envisage avec un air tellement paumé que je suis forcée de le croire. Dans cette zone floue de ma vision, je capte que d’autres mots sont en train d’apparaître sur mon écran. Alex a levé les bras pour preuve de son innocence. Je lis enfin les mots qui s’inscrivent à l’écran. C’est une boucle.

> Je voudrais qu’on me remarque enfin. Pardon. Attention. Je voudrais qu’on me remarque enfin. Pardon. Attention. Je voudrais qu’on me remarque enfin. Pardon. Attention. Je voudrais qu’on me remarque enfin. Pardon. Attention.

Tous les incidents bizarres survenus ces derniers jours s’alignent dans ma tête pour former l’image d’un spectre hantant l’open space.
— Bon allez, ça suffit, je me fous de savoir si tu crois aux fantômes ou pas : tu vas m’aider quand même à faire un exorcisme.
— De quoi ?
— Ça te fera une pause, viens avec moi.
J’imprime un tuto exorcisme trouvé en premier résultat sur Google. Je débranche tout mon poste de travail en déconnectant la multiprise et récupère la feuille imprimée. Il va nous falloir du sel et des bougies, j’entraîne Alex à ma suite dans la salle café. J’attrape un paquet de gros sel qui traîne ici depuis des lustres, puis fouille les tiroirs à la recherche de bougies. Je sais qu’il y en a dans un placard quelque part, parce que Harriet est allée en acheter après la coupure de courant de l’autre jour. J’entends de vagues protestations émanant d’Alex dans mon dos.
— Mais pourquoi t’aurais besoin de moi ? Si j’y crois pas, ça va pas faire des mauvaises ondes ou chépaquoi ?
— T’es allé à un mariage la semaine dernière, non ? Et y avait une cérémonie religieuse, non ?
— Ouais, mais…
— Ce qui fait que tu as foutu les pieds dans une église au moins une fois de plus que moi, c’est donc à toi qu’il revient de bénir le sel et les bougies, parce que t’es chargé en énergie spirituelle.
— Mais…
— Pas de mais, c’est écrit là, on le fait c’est tout, je dis en brandissant mon tuto.
Il comprend que discuter ne sert plus à rien. Je ne sais plus si je crois aux fantômes ou pas, mais je dois faire quelque chose à propos de tous ces incidents bullshito-mystiques. Chaque occurrence isolée devient risible, mais tous les évènements pris comme un tout, c’est plus que ma rationalité ne peut supporter. Et puis, au mieux, le rituel fonctionne et adieu aux ordinateurs qui tapent des textes flippants tout seul ; au pire, rien ne se passe et j’aurai un truc marrant à raconter demain. On retourne dans l’open space, et on pousse le bureau d’Harriet pour s’installer par terre. De ma poche, je sors un marqueur que j’ai piqué sur le bureau de Manu. Alex me regarde dessiner un grand cercle, puis un pentagramme à même le parquet stratifié. Il secoue la tête, mais possède assez de jugeote pour garder ses commentaires pour lui.
— T’as béni les bougies alors ?
Je sais qu’il va soupirer, je l’en dissuade donc en le gratifiant du regard le plus menaçant que je suis capable de décocher. Alex est contrarié, en atteste ses lèvres pincées, mais il s’exécute. Il dessine des signes de croix en récitant quelque chose en latin. Je me disais bien qu’il n’avait pas seulement l’air de quelqu’un qui a fait du catéchisme. Alors qu’il me tend le paquet de bougies consacrées, l’enceinte de mon bureau produit un crépitement qui ressemble à l’enregistrement saturé d’un souffle lourd.
— Bordel de… murmure Alex.
Je ne l’ai jamais vu aussi pâle. Je dispose les bougies : une à l’extrémité de chaque branche du pentagramme et une au centre.
— Éteins la lumière, je dis tout en enflammant les mèches avec une allumette.
Alex vient s’installer en tailleur en face de moi. La lumière basse des bougies projette des ombres peu flatteuses sur ses joues tombantes, ses cernes sont de grosses poches flasques et gonflées. Je devine au regard qu’il me jette que je n’ai pas meilleure mine que lui.
— Bon, je vais dire des phrases et tu vas les répéter après moi, OK ?
Il hoche la tête et je pose ma feuille de route à côté de moi en guise d’anti-sèche. En prenant mon inspiration avant de commencer à réciter le rituel, je me sens tout à coup hors de mon corps, m’observant depuis l’extérieur, puis la sensation se dilue à mesure que je prononce les phrases requises.
— Esprit es-tu là ? Si tu es là, je te bannis dans l’Autre Monde. J’invoque le nom du Christ pour m’assister, je te bannis de ce monde.
Je laisse le temps à Alex de répéter chaque morceau. Quand nous arrivons au bout de la litanie, une bougie à ma gauche s’éteint. Nous retenons nos souffles à l’unisson. Nos regards se croisent, je lui dis que c’est normal, qu’on doit continuer à répéter les phrases. Nos voix prennent de l’assurance tandis que nous récitons les mots du bannissement. Mes oreilles bourdonnent et mon champ de vision se rétrécit, mais je tiens bon. À chaque itération, l’une des bougies s’éteint. Bientôt, il ne reste plus qu’une seule flamme. Un petit cri m’échappe quand je vois mon écran s’allumer alors que je sais que j’ai débranché la multiprise qui l’alimente. L’écran clignote brièvement, j’arrive à lire « PARTEZ… PEUX PLUS PROTÉGER » dans quelques flashs avant que la dernière bougie ne rende l’âme et que l’écran ne s’éteigne avec un sale bruit d’électronique poussée à bout.

Dans la pénombre, il n’y a soudain plus aucun bruit, le bourdonnement dans mes oreilles a cessé. Alex a le souffle court. Je ne sais pas si nous avons réussi, mais il s’est définitivement passé quelque chose. Sans un mot, Alex va rallumer la lumière. Il cligne bêtement des yeux. Tout notre petit cirque de rituel d’exorcisme pourrait m’apparaître absurde, mais quand je remets ma station de travail sous tension, l’écran ne s’allume pas.
— Il a grillé.
— Ça veut dire que ça a fonctionné ? demande Alex.
Je ne sais pas. Je hausse les épaules. Avec un calme nouveau j’intervertis mon écran avec celui de Manu. Je reprends mon poste, ouvre Word.
— Oh, on y retourne ? dit Alex. On devrait pas vérifier ?
— Vérifier quoi ? Si tu as des doutes, béni donc le paquet de sel et place une coupelle remplie sur ton bureau. Tu peux aussi brûler de la sauge blanche comme Harriet. Mais quel intérêt ? Tu n’y croyais pas il y a à peine dix minutes.
— C’est vrai, mais… Bon, laisse tomber, t’as raison, on se grouille de terminer ce rapport, on oublie ces histoires de revenant et on se casse.

Mais ça n’est pas le rapport que je complète. J’ai ouvert un fichier tapis dans un recoin de ma clé USB depuis des mois intitulé « Lettre de démission [Brouillon].docx ». Franchement, je n’ai qu’à corriger quelques tournures de phrases et le tour est joué. Une clarté surnaturelle guide mes actions. Je déteste ce job, ce n’est pas ce à quoi ma vie devrait ressembler. Je ne veux plus rentrer dans un appartement vide et consacrer tout mon temps libre à Netflix. Je ne veux plus que ma priorité soit un travail que je trouve sans intérêt. Je veux que ma vie, que mes actions retrouvent une saveur. Je veux m’échapper. J’en veux plus, je veux tout.
Je lance l’impression.
— T’as fini ? me lance Alex.
Je récupère ma lettre de démission, la signe avec une détermination féroce et la dépose sur le bureau de Manu, histoire que sa journée commence bien demain matin.
— Oui, j’ai fini, je dis en souriant.
Je rassemble mes affaires, enfile ma veste et pars le cœur léger. Si je savais siffler, je le ferais.

Malgré mon insouciance toute neuve, je sursaute quand, alors que j’allais y poser la main, la poignée de la porte de sortie pivote. Dans l’encadrement de la porte, la silhouette de Manu se découpe contre l’éclairage trop vif du couloir. Avant qu’il n’ait l’opportunité d’en placer une, je lui annonce qu’une surprise l’attend sur son bureau et lui souhaite une bonne nuit.

Qu’il est délicieux de voir son masque de bonne humeur contrefaite tomber. Je le laisse sur le seuil, à ouvrir la bouche comme un poisson hors de l’eau. Mon pas est sûr sans être empressé, je veux juste rentrer chez moi et dormir sereinement pour la première fois depuis des semaines. Dehors, la fraîcheur de l’air achève d’éclaircir mes pensées. Fantôme ou non, une illusion a bel et bien été brisée cette nuit.
— Charlotte !
Manu vient de crier dans mon dos. Un éclair de tension transperce ma colonne vertébrale. Je m’arrête sans me retourner.
— Tu fais une erreur, Charlotte.
Il y a un problème, sa voix est beaucoup trop proche, il s’est déplacé beaucoup trop vite. Bon, ce n’est qu’un mauvais moment à passer, une dernière discussion et je n’aurai plus besoin de lui adresser la parole. Je veux me remettre à marcher, le forcer à suivre mon rythme pour une fois, mais à l’instant où l’impulsion de mouvement traverse mon corps, la main de Manu s’abat sur mon épaule. C’est insensé, mais j’y vois de longues griffes à la place de ses doigts et une vague de faiblesse me submerge. Mes jambes sont de marbre, je ne bouge pas.
— Cette lettre de démission, c’est une erreur, insiste-t-il. Je vais la brûler et tout continuera comme avant, j’oublierai ce faux pas pour qu’il ne subsiste aucune gêne entre nous.
Une griffe noire se referme sur et dans mon crâne, c’est crasseux, gluant, rampant, irrésistible. Mes muscles tétanisés se détendent, mais je ne veux plus bouger de toute manière.
— Impactus a besoin de toi.
Les paroles de Manu sont comme un miel sombre qui s’écoule dans mes oreilles, mon nez, ma bouche. Inexorable.
— Et tu as besoin d’Impactus. N’est-il pas bon de se savoir au sein d’une structure qui nous dépasse ? À laquelle on peut tout abandonner sans crainte ? N’est-il pas bon de n’avoir plus aucun doute, d’être certain que les décisions seront prises pour le bien commun ? Chez Impactus, tu es assurée de donner le meilleur de toi-même en toute circonstance. Oublie tout le reste et rejoins-nous, je te promets que tu n’auras plus jamais aucun regret.

Une énorme gueule édentée m’engloutit et je suis soudain nimbée d’une aura de félicité. Quelle joie d’abandonner le fardeau de prendre des décisions libres et éclairées. Dorénavant, Impactus sera mon guide en toutes choses et tous ces doutes qui me rongent disparaîtront : la responsabilité de mener sa vie est accablante et je m’en défais avec joie. Je me retourne. Le sourire qui illumine le visage de Manu est le plus chaleureux que j’ai jamais vu. Je sais que celui que je lui adresse en retour reflète le même bonheur sincère.

FIN